Su-Mei Tse – Nested

Su-Mei Tse - Nested

Le travail de Su-Mei Tse est sans aucun doute l’une des plus belles découvertes que j’ai faites ces derniers mois. Nested, présentée en ce moment au Mudam (Luxembourg), fait partie de ces expositions qui ne s’intellectualisent pas mais qui se vivent, qui se racontent peu mais qui s’expérimentent. L’artiste luxembourgeoise puise son inspiration à la fois dans la culture européenne et dans la culture asiatique, tissant des liens entre différents espaces et différentes temporalité. Su-Mei Tse impressionne notamment par la diversité des médiums qu’elle utilise : vidéos, installations, photographies et sculptures se combinent pour créer une oeuvre pluridisciplinaire.

Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse – Nested, vue de l’exposition © Photo : D.Dormal
Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse – Nested, vue de l’exposition © Photo : D.Dormal

Dans cette exposition, les arts plastiques se mêlent à la musique et à la littérature, les citations apposées à côté de certaines oeuvres offrant une autre lecture inspirante. D’ailleurs, l’exposition a été conçue comme un carnet de notes, rassemblant des impressions et des sensations vécues par l’artiste et qu’elle a voulu cristalliser par son art. Chaque oeuvre a donc pour point de départ une expérience visuelle, sensorielle. Et chacun y projette, en fonction de sa sensibilité et de sa propre intuition, un sens qui lui est propre.

Voir un monde dans un grain de sable

Et un paradis dans une fleur sauvage,

Tenir l’infinité dans la paume de ta main,

Et l’éternité dans une heure.

William Blake, Augures de l’innocence

 

Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse, Pays de neige (Snow Country), 2015 © Photo : D.Dormal

Les oeuvres de Su-Mei Tse empruntent des chemins vers nos souvenirs. Des instants du quotidien, d’habitude si fragiles, prennent une forme éternelle. Entre tableau mouvant et film presque immobile, la flamme d’une bougie se consume. Plus loin, un tourne-disque en action fait danser un vinyle. Le temps s’étire à travers toute l’exposition, il est comme suspendu, parfois on a l’impression qu’il tourne en boucle. Sous la verrière du musée, les arbres sont figés dans leur croissance alors que l’encre de la fontaine ne cesse de s’écouler. A quelques pas, une partie de jeu est interrompue, attendant le prochain coup d’un des joueurs. L’art de Su-Mei Tse nous propose un jeu constant entre ce qui apparait, ce qui s’évanouit, ce qui demeure…

Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse, A Whole Universe (Physalis), 2017      © Photo : C.Dormal
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Su-Mei Tse, Le coup scellé, 2014 © Photo : D.Dormal

 

 

 

 

 

 

 

Elles sont les premiers yeux qui se sont posés et ouverts sur le monde, elles sont le regard qui arrive à le percevoir dans toutes ses formes. Le monde est avant tout ce que les plantes ont su en faire. Ce sont elles qui ont fait notre monde.

Emanuele Coccia, La Vie des plantes

Le son revient de manière récurrente dans la pratique de l’artiste. Tantôt Su-Mei Tse explore la dimension silencieuse d’un objet, comme dans White Noise, où un tourne-disque tourne en silence, nous offrant tout un champ de sons possibles. Tantôt, la musique occupe une place importante dans l’oeuvre. C’est la cas pour la vidéo Mistelpartition (Mistle Score), dans laquelle des boules de gui suspendues dans les arbres créent une partition. L’artiste propose ainsi une interprétation musicale du monde, et nous invite à découvrir toute la belle sonorité des formes qui nous entourent.

Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse, Stone Collection, 2017 © Photo : D.Dormal
Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse, Nested #1, 2016 © Photo : D.Dormal

Su-Mei Tse a conçu pour le grand hall du Mudam une installation composée de rochers issus de différents milieux. Choisis pour leurs formes, ils reposent sur des socles colorés dont la géométrie contraste avec les courbes et les arêtes naturelles des rochers. Ces pièces trouvées invitent à la contemplation et à l’observation de leurs lignes singulières. Elles font d’ailleurs référence aux « rochers des lettrés », que les intellectuels chinois plaçaient dans leurs jardins ou plus tard sur leur table de travail pour y puiser apaisement et inspiration. Plus loin dans l’exposition, on retrouve d’ailleurs ces formes à plus petite échelle, sous l’appellation Nested. Des sphères viennent se loger dans les cavités ou reposer sur les excroissances de ces « paysages minéraux » où macrocosme et microcosme se mêlent.

 

Dans cette vision un peu hallucinée qui anime l’inerte et dépasse le perçu, il m’a parfois semblé saisir sur le vif une des naissances possibles de la poésie.

Roger Caillois, Pierres

La série d’oeuvres réalisée en Italie m’a particulièrement touchée. Par les photographies de la série Rome (Vera), Su-Mei Tse traduit une relation intime aux oeuvres anciennes. Les objets et les poses se répondent, le passé et le présent s’entremêlent, les matériaux et les teintes fusionnent. Et comment ne pas être fasciné par l’installation de trois projections présentée à quelques pas. Des lieux importants de la culture italiennes sont visibles par le prisme de boules de verres manipulées avec agilité par une jongleuse. Entre les mains de l’artiste, l’architecture devient mouvante, fragile.

Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse, Rome (Vera), 2017 © Photo : C.Dormal
Su-Mei Tse - Nested
Su-Mei Tse, Gewisse Rahmenbedingungen 3 (Altes Museum, Villa Farnesina, Villa Adriana), 2015-2017 © Photo : D.Dormal

De façon générale, ce qui brille trop fort ne procure pas l’apaisement de l’esprit.

Junichiro Tanizaki, Eloge de l’ombre

Pour en savoir plus :

Exposition visible au Mudam (Luxembourg) du 7 octobre 2017 au 8 avril 2018 http://www.mudam.lu/fr/expositions/details/exposition/su-mei-tse-1/

Une autre exposition au Mudam que j’ai aimée : https://www.camilleetleonart.com/eppur-si-muove-au-mudam-du-luxembourg/

Photo de couverture : Su-Mei Tse, Many Spoken Words (2009) © Photo : D.Dormal

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