Quelques expositions parisiennes

Depuis trois ans maintenant, je me rends à Paris au mois d’octobre pour faire le plein de visites culturelles. Cette année, j’ai alterné entre expositions et promenades dans les parcs parisiens et le long des quais de la Seine pour profiter du soleil particulièrement présent en ce week-end d’octobre.

Je vais vous parler aujourd’hui des expositions présentées au Centre Pompidou, avec la rétrospective très attendue de David Hockney et la carte blanche donnée à Elina Brotherus. On ira faire aussi un petit tour du côté de la Fondation Cartier-Bresson qui présente une belle sélection des photographies de Raymond Depardon. Ensuite nous irons au Musée de la Chasse, où j’étais particulièrement impatiente de retourner pour voir l’exposition de Sophie Calle. Et enfin, je me suis rendue à la Fondation Louis Vuitton, que je n’avais jamais visitée, pour découvrir les oeuvres issues des collections du MoMa.

« Traverser » Raymond Depardon à la Fondation Henry Cartier-Bresson

La Fondation Henri Cartier-Bresson nous propose une traversée de l’oeuvre de Raymond Depardon, qu’on ne présente plus tant il a été présent dans le paysage français et international de la photographie ces quarante dernières années. La commissaire Agnès Sire et l’artiste ont choisi de présenter les clichés selon deux diptyques thématiques : la terre natale et le voyage dans la première salle, la douleur et l’enfermement dans la seconde. Ce choix thématique permet d’aborder les sujets de prédilection de Depardon, à travers une belle sélection d’une soixantaine d’oeuvres.

Vue de l’exposition « Traverser. Raymond Depardon » à la Fondation Cartier-Bresson.

Comme dans les ouvrages de Depardon, le texte accompagne la photographie. Les extraits présentés dans l’exposition sont d’ailleurs issus de ses différents ouvrages. Grâce à cette parole de l’artiste, on comprend mieux les enjeux de ses clichés et on a une autre porte d’accès à la sensibilité du photographe. Cette intimité qui nous est livrée et qui rythme la lecture de l’exposition se prête particulièrement bien aux espaces de la Fondation Cartion-Bresson. Depardon nous fait ainsi part des ses hésitations, de ses recherches et on remarque une volonté constante de toujours vouloir garder une certaine distante avec son sujet. En effet, avec les photos de Depardon, on est rarement dans la frontalité.

En référence au titre de l’exposition, la photographie serait l’art de traverser les choses. On note d’ailleurs des images récurrentes des embrasures, des chemins. Mais encore davantage, c’est l’idée de traversée du temps qui prédomine dans toute le parcours. Une sorte de mélancolie émerge des clichés, avec la représentation d’une époque révolue et de paysages qui semblent appartenir au passé. Le temps semble souvent suspendu, il se dégage une certaine intemporalité dans beaucoup de clichés, on ne sait que difficilement dater les photos. De manière générale, Depardon choisit de photographier des temps faibles, plutôt que des instants décisifs.

Vue de l’exposition « Traverser. Raymond Depardon » à la Fondation Cartier-Bresson.

La question de l’enfermement semble elle aussi traverser l’ensemble de l’exposition. Avec, bien sûr, les photos des asiles psychiatriques, des milieux carcéraux et des hôpitaux. Mais on ressent aussi un isolement et une solitude qui ont dû être vécu par Depardon à la fois dans le milieu rural et lors de ses longs voyages.

A la qualité de la sélection s’ajoute une mise en espace agréable, au sein de laquelle on glisse naturellement d’une thématique à l’autre, sans réelle rupture entre ces subdivisions. Cette belle traversée de l’oeuvre de Raymond Depardon, visible jusqu’au 17 décembre à la Fondation Cartier-Bresson, nous offre un rapport assez proche aux oeuvres et nous donne l’impression de rentrer dans une relation presque intime avec l’artiste.

« Beau doublé, Monsieur le marquis » Sophie Calle au Musée de la Chasse et de la Nature

Il y a deux ans, je découvrais avec surprise le Musée de la Chasse et de la Nature. Parallèlement à la présentation de ces collections, ce musée s’ouvre depuis quelques années à des œuvres contemporaines en posant des questions relatives à notre rapport à l’animal et à l’écologie.

Vue de l’exposition de Sophie Calle « Beau doublé, Monsieur le Marquis » au Musée de la Chasse et de la Nature.

L’exposition s’ouvre au rez-de-chaussée avec des pièces qui abordent la mort du père de Sophie Calle. Bob Calle était collectionneur d’art et la personne qui portait un premier regard sur le travail de Sophie Calle. A sa mort, Sophie Calle raconte qu’elle s’est donc trouvée démunie et qu’elle a été confrontée à une panne d’inspiration. D’où l’idée, lorsqu’elle voit une affiche scandant « Va chez le poissonnier pêcher des idées » de se rendre chez son poissonnier pour lui demander de trouver une idée  pour une oeuvre à réaliser.

La question de la mémoire, de l’absence est traitée tantôt avec beaucoup d’humour, tantôt avec une certaine mélancolie, et parfois même de manière un peu dure et frontale. A travers une grande partie de son intervention, Sophie Calle entretient un rapport au souvenir qui est particulièrement touchant et sensible. La force de son travail réside notamment dans son instantanéité : il parle à tout le monde, ne demande que la lecture de quelques lignes de texte pour être appréhendé et surtout, il active en nous des données personnelles. D’ailleurs, Sophie Calle ne manque pas de demander au visiteur « Et vous, que faites-vous de vos morts ? »

Sophie Calle, De la série "Histoires vraies"
Sophie Calle, De la série « Histoires vraies » © Musée de la Chasse et de la Nature –Sophie Calle / ADAGP – Cliché : Béatrice Hatala

Le travail de Sophie Calle s’insère évidemment parfaitement au sein du Musée de la Chasse, dans lequel la thématique de la mort est omniprésente. L’intervention de Serena Carone pose davantage question puisqu’elle ne fait bien souvent qu’illustrer de manière littérale les oeuvres de Sophie Calle et que ce travail s’efface souvent derrière l’intervention de Sophie Calle.

Au 1er étage, 38 « Histoires vraies » sont disséminées au sein des collections permanentes. Le visiteur entame alors lui-même une sorte de chasse aux oeuvres de Sophie Calle. Les textes encadrés nous racontent des moments intimes de la vie de Sophie Calle, et sont chaque fois associés à un objet illustrant ces différents instants biographiques. Les histoires de Sophie Calle piquent notre curiosité, nous plaçant dans la posture du voyeur. On oscille ainsi entre sourire amusé et sentiment de malaise.

Sophie Calle, L'Ours
Sophie Calle, « Le chasseur français », 2017-10-18 12 textes sérigraphiés, 67 x 81 cm © Musée de la Chasse et de la Nature, Sophie Calle / ADAGP, 2017 – Cliché : Béatrice Hatala

Au dernier étage de l’exposition sont exposés des travaux qui présentent des analogies avec le thème de la chasse. On (re)trouve ainsi la Suite vénitienne, une filature qu’elle a effectué pendant plusieurs jours pour tenter de retrouver la trace d’un homme à Venise. S’ensuit une installation récente et particulièrement cocasse basée sur la thématique de la chasse amoureuse. Des annonces collectées dans le Chasseur français puis sur Meetic et Tinder sont classées en fonction du qualificatif principal qui définit la femme idéale : de la « bustée, hanchée, de préférence douce », à la « pas prise de tête », en passant par « de préférence jolie, intelligente si possible ».

A voir absolument donc, jusqu’au 11 février 2018 : http://www.chassenature.org/sophie-calle-et-son-invitee-serena-carone/

« Etre moderne : Le MoMa à Paris », à la Fondation Louis Vuitton

La Fondation Louis Vuitton accueille jusqu’au 5 mars une exposition-événement avec plus de 200 œuvres issues des collections du MoMa. Avec ce parcours chronologique à travers l’art des XXe et XXIe siècles, mais aussi à travers l’histoire du MoMa, l’accent est mis sur l’importance de l’institution américaine au sein du paysage artistique moderne et contemporain. En effet, grâce à sa politique d’acquisition, grâce à ses expositions mais aussi grâce aux personnalités qui l’ont représenté, le MoMa a joué un rôle primordial dans le développement de notre vision de l’histoire de l’art moderne. C’est en tout cas le propos principal de cette exposition d’envergure qui se déploie sur tous les niveaux du bâtiment de Frank Gehry.

Vue d’installation de l’exposition Être moderne : le MoMA à Paris, salle des archives du MoMA, galerie 2, niveau -1, Fondation Louis Vuitton, Paris © Fondation Louis Vuitton / Martin Argyroglo.

Le moins que l’on puisse dire c’est que cette exposition rassemble des chefs-d’œuvres de l’art moderne. En déambulant dans les salles, on a l’impression de parcourir un ouvrage d’histoire de l’art où apparaissent successivement les grands noms de cette histoire. Très peu de place est donc laissée à l’inattendu ou à la découverte, même si c’est très satisfaisant de découvrir ces chefs-d’œuvres que l’on a connu via les livres ou les diapositives. L’objectif pédagogique de cette exposition est donc de donner accès au public à ces œuvres importantes de l’histoire de l’art. Dans cette otique d’ouverture à tous les publics, la dernière partie de l’exposition, avec les œuvres plus contemporaines, est facilement accessible pour le public non initié.

Janet Cardiff, vue d’installation, Être moderne : le MoMA à Paris, galerie 10, Fondation Louis Vuitton, Paris, du 11 octobre 2017 au 5 mars 2018 © 2017 Janet Cardiff © Fondation Louis Vuitton / Marc Domage.

Je souhaite juste faire un focus sur les deux dernières œuvres de l’exposition, qui m’ont particulièrement enthousiasmée. Roman Ondak, avec Measuring the Univserse, nous propose de nous mesurer et d’inscrire notre prénom et la date de notre passage sur les murs de la Fondation. Les traces de feutre ajoutées tout au long de l’exposition créent ainsi une cartographie de la taille des visiteurs. Enfin, l’expérience sensorielle que nous offre Janet Cardiff est exceptionnelle. The Forty-Part Motet consiste en la diffusion d’une polyphonie interprétée par de jeunes chanteurs. Les hauts-parleurs disposés en cercle dans la salle diffusent chacun une voix, permettant d’identifier les voix séparément si l’on circule devant les hauts-parleurs, ou de percevoir le chant dans sa globalité si l’on reste au centre de la pièce. La pureté du chant associé à la hauteur de la salle crée une oeuvre immersive d’une grande beauté. Émotions et frissons garantis.

David Hockney – Rétrospective au Centre Georges Pompidou

A l’occasion des 80 ans de David Hockney, le Centre Pompidou nous offre une belle rétrospective du travail de l’artiste anglais. Cette personnalité importante de la scène artistique m’était presque entièrement inconnue et ce panorama très complet de sa pratique permet de découvrir toutes les facettes et la diversité de sa production artistique.

David Hockney, A Bigger Splash, 1967.

Malgré le nombre important d’œuvres présenté, l’accrochage est aéré, ce qui rend la visite agréable. Les plus belles salles sont évidemment celles consacrées aux Piscines et aux Paper Pools qui sont plastiquement incroyables et devant lesquelles on se laisse complètement happer par les jeux d’eau et les effets de transparence. Les Doubles Portraits sont également fascinants, notamment en terme de composition.

Un des fils rouges de la pratique de David Hockney est la recherche qu’il mène sur la perspective inversée. Il développe cette réflexion plastique pour coller le près possible à la réalité d’un moment vécu mais aussi pour faire rentrer le spectateur au cœur de la représentation. Au cours de sa pratique, il va chercher de plus en plus à multiplier les points de vue pour les offrir simultanément dans une seule composition. Ces recherches sont bien visibles dans ses représentations de paysages anglais, mais aussi dans ses compositions photographiques, les Joiners.

David Hockney, American Collectors (Fred and Marcia Weisman), 1968.

Bien que d’emblée le travail d’Hockney s’inscrit dans la figuration, on retrouve tout au long de son oeuvre une certaine oscillation vers l’abstraction. Certains pans de sa peinture sont presque des fenêtres abstraites. On identifie parfois des formes qui semblent être présentes pour elles-mêmes et non dans un soucis de narration ou de figuration. Dans certains tableaux, les motifs s’apparentent au papier-peint. Dans d’autres, on y voit une référence plus claire à certaines compositions abstraites, comme celles Mondrian.

Ce qui ressort de cette rétrospective c’est tout d’abord la grande qualité de David Hockney à observer ses contemporains mais aussi les artistes plus anciens, à puiser son inspiration chez les uns et les autres, à se nourrir du monde qui l’entoure. Il le fait toujours avec une grande justesse, de manière à interroger son rapport à la représentation. On remarque aussi une volonté de toujours découvrir de nouvelles techniques, à expérimenter de nouveaux médiums : la photo, la vidéo, différentes techniques picturales, et même le dessin sur IPad. C’est un virtuose technique et un grand praticien, auquel le Centre Pompidou rend un bel hommage avec cette rétrospective.

Carte blanche à Elina Brotherus au Centre Pompidou

J’ai eu l’occasion de voir une petite partie du travail d’Elina Brotherus lorsque je suis allée au Musée de la Photographie de Charleroi pour l’exposition Harry Callahan. J’avais apprécié sa réflexion sur la présence d’un corps au sein d’un paysage et ses références à certaines œuvres de l’histoire de l’art, notamment au célèbre tableau de Caspar David Friedrich. L’épisode de La dispute (France culture) dans laquelle Arnaud Laporte et ses invités présentent l’exposition de la photographe finlandaise au Centre Pompidou m’a convaincue de m’y rendre.

Elina Brotherus, « Orange Event », 2017 © D.R.

L’exposition « Règle du je » a été réalisée dans le cadre de la 8e édition de la « Carte Blanche PMU » : l’artiste sélectionné reçoit une dotation qui prend en charge la production des œuvres et une publication. Pour ce projet, Elina Brotherus pousse la partie ironique et la drôlerie, que l’on décèle dans ses travaux antérieurs, à son sommet. Avec la danseuse Vera Nevanlinna, Brotherus reprend des scénarios proposés par des artistes des années 60, appartenant pour la plupart au mouvement Fluxus. Dans les vidéos et photographies qui découlent de ces actions réalisées par le duo, on retrouve le rapport au corps qui traverse l’ensemble de la pratique de Brotherus mais aussi les références à l’histoire de l’art. Elle fait par exemple explicitement référence à Duchamp avec la vidéo « Nu descendant un escalator » filmée dans les espaces de circulation du Centre Pompidou.

Vue de l’exposition « Règle du je. Elina Brotherus. » au Centre Pompidou.

Le duo d’artiste se prête au jeu de ces mises en scène avec un sérieux qui renforce le côté absurde d’une telle entreprise. L’aspect enfantin des actions est accentué par les couleurs vives des murs, qui rappellent celles d’une salle de jeu où l’imaginaire et la cocasserie ont toute leur place. Le protocole mis en place par Brotherus est identique pour toutes les œuvres présentées dans cette exposition et l’artiste le met en place avec une grande rigueur et une belle maîtrise. L’accumulation et la répétition de ces scénarios absurdes participent elles aussi à renforcer le côté burlesque du projet. Et on fini par se prendre au jeu de l’univers d’Elina Brotherus.

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