Froissements

La grande frustration quand on travaille sur une exposition, c’est son caractère éphémère. On met tant d’efforts et d’énergie pour un événement qui ne dure que quelques jours, et au mieux quelques mois ! Pour cette raison, les traces de l’exposition sont très importantes : elle comprennent bien sûr le catalogue de l’exposition, le guide du visiteur mais aussi les photographies qui mettent en évidence les relations entre les oeuvres. C’est grâce à ces traces que notre travail peut perdurer et continuer à vivre. J’ai donc à coeur de vous présenter aujourd’hui mon travail de fin d’année, que j’ai défendu lors du jury de juin à Arts² à Mons. Cet article me permets ainsi de donner une seconde vie à mon projet et de le partager plus largement.

L’objectif de ce projet était de réaliser une exposition sur une thématique libre, dans une salle de l’école. Pour nous permettre une grande liberté dans le choix des oeuvres à exposer, la réalisation de fac simile des oeuvres était possible. La plupart des oeuvres présentes dans l’exposition sont donc des copies, à l’exception des deux photographies de Sophie Langohr et de la vidéo d’Edith Dekyndt. Ce projet a demandé un réel investissement, tant au niveau de l’intellectualisation du propos, que de sa réalisation et sa matérialisation. J’espère qu’il vous plaira !

Froissements

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Le textile est omniprésent dans notre quotidien : il orne, camoufle, réchauffe, enveloppe, couvre, révèle, … Autant d’actions qui déterminent une relation particulière entre le tissu et le corps. Mais ce rapport est aujourd’hui tellement fonctionnel qu’on porte bien souvent peu d’attention aux caractéristiques intrinsèques des textiles. Pourtant, il suffit de se concentrer un instant sur ces étoffes qui habillent nos corps et nos intérieurs pour en apprécier le contact. En effet, qui n’a jamais ressenti de plaisir en froissant une étoffe, en observant le détail de ses plis, en humant les subtiles senteurs qui s’en dégagent, en appréciant leur délicatesse et leur légèreté, ou au contraire leur corps et leur raideur ?

Certaines personnes, les femmes en particulier, semblent développer parfois une relation très puissante avec les tissus, une sorte de « passion érotique des étoffes ». C’est en ces termes que Gaëtan de Clérambault, médecin psychiatre du XIXe siècle, a définit ce rapport particulier que certaines de ses patientes entretenaient avec les étoffes, en particulier avec la soie. Au fil de ses observations et des témoignages de ses patientes, Gaëtan de Clérambault a tenté de cerner et de définir ce fétichisme particulier qui pousse certaines femmes à rechercher le contact d’étoffes ainsi que l’orgasme qui découle de ce contact.

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L’exposition Froissements rassemble des œuvres d’art contemporain qui illustrent cette passion des étoffes. Rassemblées au sein d’une même pièce et agencées dans un ordre particulier, ces œuvres évoquent chacune des étapes des expériences passionnées relevées par Clérambault, depuis le premier contact visuel avec une étoffe jusqu’à l’extase. Cette exagération de la sensibilité envers les étoffes (type d’hyperesthésie) n’est ici un fait pathologique que par son intensité car elle se rencontre normalement à un faible degré chez presque tous les individus affinés. Gaëtan de Clérambault affirme même qu’elle fait partie du « sens artiste ».

Cette exposition a notamment comme volonté de faire émerger ce « sens artiste » chez le visiteur, c’est-à-dire de mettre en évidence la part sensible qui existe en chacun de nous. Les œuvres présentées ont cette capacité d’éveiller nos sens, de faire naître des sensations. Par leur présence, leur sensualité, leurs teintes, elles provoquent certainement chez beaucoup d’entre nous une forte attraction. Le visiteur a nécessairement envie de palper, de toucher, de froisser à son tour les pièces textiles exposées. Cette exposition développe en ce sens une frustration puisque le désir tactile qui naîtra chez le spectateur est dans le même temps confronté à une interdiction due à la nature d’œuvres des pièces exposées.

Lili DUJOURIE, Mille et une nuits, 1993

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Mille et une nuits est une installation de plusieurs Cabinets en métal noir. Sur chacun d’entre eux est suspendu un tissu. Mais la souplesse des tissus n’est qu’illusion puisqu’il s’agit en fait de moulages en plâtre. Cette œuvre comporte de belles dualités : matériau dur qui évoque un objet souple, contraste de couleurs, travail à la fois froid et sensuel.

La présentation de ces tissus évoque ici les étalages des magasins de textiles. Gaëtan de Clérambault a en effet remarqué que ses patientes présentaient toutes une tendance au vol : elles étaient particulièrement charmées par les étoffes qui se trouvaient dans les magasins. Ces femmes volaient alors des morceaux de tissus pour assouvir leurs tentations. Elles affirmaient que le plaisir n’était pas le même si l’étoffe leur était simplement donnée. La blancheur du tissu dans l’œuvre de Dujourie renvoie également au caractère frais de l’étoffe : elle est intacte, vierge de tout contact. Cette qualité, gage de nouveauté, semblait être particulièrement appréciée chez les passionnées des étoffes.

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« Mais la jouissance est surtout grande quand j’ai volé. Voler la soie est délicieux ; l’acheter ne me donnerait jamais le même plaisir. Contre la tentation, ma volonté ne peut rien ; lorsque je vole, c’est plus fort que moi ; et d’ailleurs je ne pense à rien d’autre, je me sens poussée vertigineusement. »

Lili DUJOURIE, Mille et une nuits, 1993, fer, plâtre et bois, 210 x 52 cm.

 

Justin MORIN, How to drape Cher’s iconic Take me home album cover, 2015

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Cette œuvre est une forme récurrente dans le travail de Justin Morin : un immense morceau de soie imprimé et suspendu à une tige métallique. Les titres posés sur les diverses variantes de ce principe commencent toujours par How to drape… et contiennent toujours des références à des personnalités ou des objets du monde de la mode, de la chanson et du cinéma.

Froissements textiles - 12La soie déployée s’impose devant le spectateur de part sa taille mais aussi par sa force expressive. En effet, ce tissu presque transparent, apporte une réelle dimension sensuelle. Les plis et la finesse du textile possèdent un caractère presque érotique. S’ajoute à cela un subtil dégradé de couleurs qui confère à l’œuvre une certaine puissance. Grâce à toutes ces qualités, cette œuvre de Morin a une grande force attractive. Elle n’aurait certainement pas laissé les patientes de Gaëtan de Clérambault indifférentes. En effet, cette pièce de tissu possède toutes les caractéristiques recherchées par ces femmes : la légèreté, la finesse, la fraicheur, la douceur superficielle ainsi qu’une sorte d’énergie interne qui la rend très attirante.

« Depuis mes 39 ans, mes vols ont toujours été les mêmes, des vols de soie. La soie me donne un spasme étonnant et voluptueux. La soie, je ne peux pas la déchirer, cela fait trop… oh ! (mimique d’un frisson). »

« La soie m’attire, celle des rubans, des jupes, des corsages. »

« J’aime la soie qui tient debout toute seule. »

Justin MORIN, How to drape Cher’s iconic Take me home album cover, 2015, acier poli et soie imprimée, 300 x 3 cm // 310 x 210 cm.

 

Alison WATT, Black Star, 2012

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Black Star est une toile de grandes dimensions, représentant un détail en gros plan d’un tissu blanc. L’étoffe prend ici tout l’espace de la toile, elle s’impose à nous. Ce type de cadrage permet de ressentir la texture du drapé, sa présence, sa vie interne, intime. Les plis créent une cavité sombre, où notre œil se perd.

Cette forme évoque incontestablement, dans le contexte de l’exposition, les parties génitales féminines. On rentre ainsi dans l’intimité de la femme. On se laisse presque absorber par la toile. C’est certainement cet effet d’absorption que les fétichistes des tissus ressentaient devant des pans d’étoffe. La soie les charmait tellement fort qu’elles étaient prises par une sorte d’impulsion qui les poussaient à céder à la tentation. Cette œuvre évoque ainsi ce moment de capitulation devant le désir, où la femme se laisse envahir par le plaisir que lui procure la vision de la soie.

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« Au moment de voler un peu de soie, j’éprouve une angoisse, je me défends, et j’éprouve ensuite une jouissance. Voilà. C’est toujours la même chose. »

Alison WATT, Black Star, 2012, peinture sur toile, 183 x 183 cm.

 

Sophie LANGOHR, Image Gianmaria Buccellatti, de la série Drapery, 2013-2014

Sophie LANGOHR, Valentin Judashkin advertising campaign Fall/Winter 2013, de la série Drapery, 2013-2014

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Pour la série Drapery, dont sont issues ces deux œuvres, Sophie Langohr a froissé des images sur papier glacé issues de revues de mode. Elle a ensuite photographié le résultat. On obtient ainsi une image d’une image. La main photographiée semble alors froisser le papier, qui est son propre support. Les différentes strates des médiums se superposent ainsi, amenant le doute sur la réalité de la retouche effectuée par l’artiste.

Froissements textiles - 8Les photographies de Sophie Langohr illustrent la recherche de frôlement du tissu, la palpation de l’étoffe. Car les femmes fétichistes des tissus apprécient spécifiquement les qualités tactiles des étoffes. Les sensations provoquées par la relation entre l’épiderme et le textile semblent être décisives dans la naissance du plaisir. Les qualités tactiles d’une étoffe sont variées, souvent subtiles mais elles suffisent à produire un orgasme. Dans un premier temps, manier l’étoffe consiste à la frôler, à la caresser. Puis, la soie est plissée, froissée. L’étoffe révèle alors dans ses cris et ses brisures une certaine nervosité, une énergie qui mène presque instantanément à l’extase.

« Le contact de la soie est bien supérieur à la vue (…) »

«  Dès que je tiens la pièce dérobée, je vais m’asseoir à l’écart pour la toucher et la manier (…) »

« Je la mets sous mes jupes ; si je la frotte contre moi ? j’ai oublié ; mais il me semble. »

« Lorsque je sens le froissement de la soie, cela commence par me piquer sous les ongles, et alors, il est inutile de résister, il faut que je prenne. »

« (…) le froissement de la soie est encore supérieur, il vous excite, vous vous sentez mouillée ; aucune jouissance sexuelle n’égale pour moi celle là. »

A gauche : Sophie LANGOHR, Image Gianmaria Buccellatti, de la série Drapery, 2013-2014, photographie marouflée sur aluminium, 62 x 50 cm.

A droite : Sophie LANGOHR, Valentin Judashkin advertising campaign Fall/Winter 2013, de la série Drapery, 2013-2014, photographie marouflée sur aluminium, 42 x 57 cm.

 

Edith DEKYNDT, Static Light, 2004

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Froissements - 17Pour capturer les effets de ses expérimentions scientifiques, Edith Dekyndt recourt régulièrement à la vidéo. C’est le cas pour Static Light, dans laquelle l’artiste met en évidence la présence de l’électricité statique dans l’air en opérant des frottements rapides sur une couverture de laine. Les images obtenues montrent de petites étincelles bleues qui apparaissent sur le fond noir.

L’apparition d’électricité lors de la manipulation d’un textile peut parfaitement symboliser le plaisir qui survient lors de l’extase. Le Docteur Magnan, qui a lui aussi étudié des femmes développant un fétichisme pour les étoffes, a caractérisé leur relation en ces termes « La soie l’électrise ». Cette évocation de l’électricité renvoie à une passion fulgurante, qui possède une énergie, une forme qu’il est difficile de contenir et à laquelle ces femmes ne peuvent résister.

« (…) quand je peux prendre l’étoffe, je la froisse, cela me produit un serrement d’estomac particulier, ensuite j’éprouve une espèce de jouissance qui m’arrête complètement la respiration ; je suis comme ivre, je ne peux plus me tenir, je tremble, non pas de peur, si vous voulez, mais plutôt d’agitation, je ne sais pas. »

« La soie me donne un spasme étonnant et voluptueux.

Edith DEKYNDT, Static Light, 2004, vidéo, 4’53’’.

 

Lili DUJOURIE, Red Nude, 1983

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Avec Red Nude, Lili Dujourie nous trompe une nouvelle fois sur la technique utilisée : il s’agit en fait d’une photographie imprimée sur une toile. Elle joue ainsi sur les liens et la perméabilité qui existe entre les deux médiums. On voit dans cette œuvre une femme posant nue, allongée sur un fond de velours rouge. Le textile prend une part importante de l’œuvre, à tel point qu’on ne sait pas vraiment qui, de la femme ou du tissu, est le sujet principal de l’œuvre.

Cette photographie, qui possède un aspect théâtral, représente le moment d’abandon de la femme après l’extase, étape qui clos le processus érotique entre elle et l’étoffe. La plupart des patientes de Gaëtan de Clérambault expliquaient qu’on les retrouvait évanouies après l’acte, les membres enchevêtrés dans les pans du tissu. Souvent elles ne savaient pas expliquer ce qui s’était passé.

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«  La jouissance passée, je suis très abattue, parfois la respiration se précipite, tous mes membres sont courbaturés. »

« Je ressens un gonflement de la gorge, et de l’estomac, puis je perds connaissance. »

Lili DUJOURIE, Red Nude, 1983, photo sur toile, 45 x 45 cm.

Source des citations :

Gaëtan Gatian de Clérambault, Passion érotique des étoffes chez la femme, Paris, 2002 [1908].

Remerciements : 

Je tiens particulièrement à remercier mes professeurs, Emilie Lecouturier et Christophe Veys et qui m’ont épaulée tout au long de ce projet. Un grand merci également à Sophie Langohr, qui m’a généreusement prêtée deux de ses oeuvres, à Edith Dekyndt et son compagnon, qui m’ont envoyé la vidéo que je souhaitais montrer, ainsi qu’à Justin Morin pour ses précieux conseils, qui m’ont permis de recréer une copie satisfaisante de son oeuvre. Enfin, je remercie toutes ces petites mains amicales et familiales qui m’ont aidée à réaliser les fac simile, car sans eux, le résultat ne serait pas le même.

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