Blandy Mathieu

Blandy Mathieu - Portrait

Voici le résultat de ma première rencontre et interview avec un artiste. Et pour ce premier article « Dans l’atelier de », il s’agit d’une artiste, la peintre gaumaise Blandy Mathieu. Je connaissais un peu son travail grâce au restaurant l’Escalier, qui expose de manière permanente ses oeuvres. Chaque fois que je me rends dans cette crêperie, je me délecte des toiles de l’artiste qui sont accrochées aux murs (et des crêpes !). Son exposition présentée à l’école communale de Saint-Mard fin août dernier m’a permis de mieux découvrir les différentes facettes de son travail. Car Blandy Mathieu est essentiellement connue pour ses peintures grands formats, mais elle réalise aussi de ravissants dessins et des peintures de petits formats.

La rencontre avec Blandy Mathieu s’est déroulée chez elle, dans la pièce qui lui sert d’atelier. Sa maison est le reflet de son oeuvre : colorée, joyeuse et pleine de vie. Des toiles de sa main ou de celle d’autres artistes de la région ornent les murs, les marches de l’escalier sont peintes de couleurs vives, tout comme les différentes pièces de la maison. Notre conversation a été suivie par la visite de sa terrasse et de son jardin, qui sont magnifiques et qui constituent des espaces très chers aux yeux de Blandy Mathieu.

Blandy Mathieu - Atelier 4

Comment vous est venue cette passion pour la peinture ?

Je pense que c’est inné, c’est un truc qu’on a en soi, qu’on développe ou pas. J’ai rencontré des personnes qui avaient vraiment quelque chose mais qui ne développaient pas ! Parce qu’il faut quand même avoir un peu de courage et il faut quand même y croire.

A 12 ans, je suis allée au pensionnat français à Bouillon où il y avait un atelier de peinture notamment. C’était vraiment ce qui me convenait. J’ai touché aussi aux techniques du cuir, du cuivre et à d’autres techniques d’artisanat. Ca m’a aidée, ça m’a donné beaucoup de ressources. Là, j’avais un professeur qui avait la foi, qui avait la fougue. C’était une bonne soeur extraordinaire ! Suite à cela, j’ai dit « je serai peintre ». Très très tôt ! A treize ans, j’en étais sûr.

Mais j’aime toucher à tout. Hier encore j’ai ressorti un sac de terre pour la travailler. De temps en temps je travaille le bois aussi. J’aime tout, tous les arts.

Blandy Mathieu - Atelier 8

On sent aussi que l’écriture a une place importante dans vos oeuvres. Vous insérez des phrases dans beaucoup de peintures. Ce sont toutes des citations personnelles ?

Oui. Je note des phrases partout. J’ai la manie des carnets, mais je note mes phrases aussi sur plein de petits papiers, c’est une catastrophe. Je suis une maniaque de l’écriture, des carnets, des notes. Que je perds parfois évidemment… Ensuite je les recopie dans le dernier carnet, qui me permet aussi de ne pas perdre les instants vécus.

Je fais des listes de titres de tableaux. J’entends une phrase que j’aime, je la note, et je sais que j’en ferai plus tard un tableau. Je ne sais pas encore quoi mais cela n’a pas d’importance.

« Au soir lunaire, ils apportent leur coeur »

« Il arrive que les rêves se trompent d’endroits »

« Elle nourrit sa haine comme on nourrit un chat. »

« Les vibrations des grands silences »

« Je pars, mais je ne te quitte pas »

« Elea, fille des landes traverse. » Dans le métro à Paris, il y avait une petite jeune femme, toute maigre qui jouait de la guitare et qui essayait de gagner 4 sous. C’était marqué « Elea » devant elle. Je me suis dit « Mais elle va où cette petite ? » Elle était là sur les marches puis il y avait les rails, les traverses du métro. Et j’ai noté directement « Elea, fille des landes traverse »…

« Je navigue sur les flaques d’eau de mon enfance. » Cette phrase me rappelle des instants de mon enfance. Quand j’avais 5 ou 6 ans, ma mère m’a fait un petit chapeau de paille, avec des cerises. J’avais des petites chaussures noires vernies avec des petites chaussettes blanches. Et je m’amusais à sauter au-dessus des flaques. J’en ai vraiment un souvenir précis et je me souviens du plaisir que j’avais. L’enfance est très importante pour moi parce qu’elle est remplie de choses douces, mais parfois aussi plus compliquées parce que je suis née en 1940 et j’ai des souvenirs de la guerre qui ne sont pas très drôles. Mais j’aime les souvenirs d’enfance car c’est la base de notre vie.

Et vous faites des croquis aussi ?

Ah oui, dans des carnets aussi. Comme les phrases, j’en ai partout. Et je retrouve des anciens dessins parfois. C’est simple, si je pars en vacances, même si je pars trois jours, j’ai un bloc de dessin, des crayons et des marqueurs. Parce qu’on ne sait jamais…

Blandy Mathieu - Atelier 7

Blandy Mathieu - Atelier 10

Blandy Mathieu - Atelier 12

Blandy Mathieu - Atelier 11

Vous partez donc d’une phrase pour commencer un tableau. Et ensuite ?

Je mesure. Je mets le tableau sur le chevalet et je mesure. Avec mes mètre-rubans. Je suis toujours en train de mesurer. C’est pour cela qu’il y a des lignes parallèles, des petits carrés, etc. Et ça m’aide énormément dans la composition de mon travail. Il faut que ça soit structuré à la base, j’aime bien avoir des encrages. Même pour faire quelques chose de totalement abstrait, j’ai besoin en-dessous d’avoir des repères.

Après, à partir d’un mot ou d’une phrase, les gestes partent sur la toile. Je ne peux pas expliquer comment je fais, ni pourquoi. Parce que c’est très simple tout compte fait, et on ne comprend pas toujours les choses simples. Quand quelque chose est compliqué on se gratte la tête et on cherche. Mais quand c’est simple, c’est spontané et il y a donc peu d’explication.

J’aime les alignements, les frises, les séries. Je suis un peu maniaque. Je suis une femme très ordonnée dans mes peintures mais pourtant très bordélique dans la vie. Je suis organisée dans mon bordel. En tant que peintre, je suis très carrée. Quand il y a un défaut quelque part, c’est insupportable.

Quelles sont vos inspirations ?

Tout. Tout m’inspire. Je crois que je n’ai pas d’inspiration particulière. Quand je peints, et parfois c’est même un peu déroutant, je me dit « Aller, même pas peur ! » Alors je prends des grosses brosses et je peints. Et puis ça repart. Plus tard, je me dis « Tiens, j’avais cette idée là ». C’est difficile à expliquer car c’est assez abstrait mais dans le fond c’est comme cela que ça se passe. Je ne me dis pas « Je vais faire ça ». Non, d’abord je peints, je peints, tout le temps. J’ai toujours des marqueurs, je dessine des trucs.

Une fois seule fois dans ma vie, j’ai rangé mes pinceaux et mes chevalets. Parce que j’en avais marre, je n’avais plus d’idée et la sensation d’avoir épuisé la couleur. Ca a duré une heure… Je me suis dit que c’était ridicule. Si on a pas envie de couleurs, on peut travailler en noir et blanc. D’ailleurs, quand je n’avais pas d’argent, j’ai travaillé avec du mercurochrome. Et j’utilisais des morceaux de papier pour la couleur.

Etre peintre, c’est un état, pas une qualité. Comme certaines personnes sont passionnées par la couture, et je trouve cela magnifique. Tu as des personnes qui prennent un morceau de tissu et qui construisent des trucs sans se demander… Il y a toujours des techniques, des trucs à observer pour avoir quelque chose de juste. Mais « juste », ça ne veut encore rien dire ! Moi, je ne me pose pas de questions, je ne m’auto-analyse pas, je ne veux pas me psychanalyser : je peints parce que j’aime ça. Des fois je me dit « c’est pas possible, c’est trop grand ! » Et je râle tout le temps, mais je peints.

Je peints comme je fais mon jardin, qui aussi très important. Je fais mon jardin comme je fais ma peinture.

Blandy Mathieu - Atelier 9

Avez-vous parfois plusieurs oeuvres en cours de réalisation ?

Oh oui ! Je peux avoir trente tableaux en travail. Je dis aussi « en chantier » parce que je suis une fille d’entrepreneur.

J’ai eu un énorme chantier à Rouvroy qui m’a bien occupé l’esprit pendant deux ans. Je ne pouvais faire rien d’autre. J’étais là-dedans. Et puis quand la fresque a été finie, après il a fallut se remettre de ce gros travail. Je n’avais pas su m’occuper de mon jardin comme je le voulais, alors que c’est très important pour moi. Et en peinture, c’était pareil. Tout mon matériel était au rez-de-chaussée, et j’ai tout remonté dans mon atelier petit à petit : deux couleurs, puis quelques pinceaux, … Et j’avais du mal à me remettre dans mes tableaux. Pourtant je devais préparer l’exposition de Saint-Mard. Alors j’ai passé une grosse commande de châssis. Pas des trop grands formats. Et puis j’ai mis un peu tout en chantier en même temps. Maintenant, toute l’exposition de Saint-Mard est démontée. J’ai alors trouvé le temps d’aller au restaurant L’Escalier pour changer l’exposition permanente de mes toiles. Et pour l’instant je suis en vacances, et je peux m’occuper un peu de ma maison et de mon jardin.

Mais j’ai toujours mille projets en tête. Pour reprendre une phrase de ma fille : « Si je n’ai pas de projet, je n’en réaliserai aucun, si j’en ai mille, je risque d’en réaliser quelque uns. »

Blandy Mathieu - Fresque Rouvroy 1
Blandy Mathieu – Fresque-étoile du Centre sportif et culturel de Rouvroy, Salle de spectacle, 2015.
Blandy Mathieu - Fresque Rouvroy 2
Blandy Mathieu – Fresque-étoile du Centre sportif et culturel de Rouvroy, Salle de spectacle, 2015.

Avez-vous toujours utilisé les mêmes techniques ? Je suppose qu’il y a eu une certaine évolution dans votre travail.

Oui, bien sûr. A force de travailler, on se dit que telle technique, c’était pas mal. Mais parfois j’oublie comment j’ai fait ! Alors je teste des choses, je cherche. C’est comme dans tout, quand on a quelque chose à faire, il faut s’y mettre, travailler et toujours apprendre. Même à mon âge ! J’apprends régulièrement et j’aime bien. J’essaie des choses, je travaille à l’instinct… Parfois ça ne donne rien, mais parfois c’est pas mal.

Je fais par exemple des transferts. C’est une technique que j’ai trouvé par hasard. Je bricolais, je ne sais plus exactement ce que je faisais parce que ça remonte à longtemps, mais en bricolant j’ai réalisé un transfert, sans vraiment le vouloir. C’était un peu n’importe quoi mais j’ai recommencé et j’ai mis peu à peu la technique au point. Je fais des transferts d’images mais aussi de textes, et je laisse parfois les lettres à l’envers, comme elles tombent. Il faut être toujours très patient, il faut qu’il pleuve dehors comme ça je suis bloquée à l’intérieur et je passe des heures et des heures à améliorer des techniques. Parfois, il arrive que je réalise des transferts qui ne donnent rien. Alors je repeints dessus, ça arrive. Ce que je fais aussi de temps en temps, ce sont des transferts de mes tableaux, ou des parties de tableaux que j’ai photographié.

Vos toiles sont remplies de couleur, c’est une manière de représenter la vie ? 

J’ai toujours été dans la couleur. Surtout le rouge, c’est vrai. Parfois, j’arrête le rouge et je fais du bleu. Mais je m’ennuie vite, j’ai besoin de mes rouges. Parce que c’est la fougue, c’est l’amour, c’est la passion, c’est la vie aussi pour moi. Quelqu’un m’a dit un jour « c’est la mort et le sang » et je lui ai répondu qu’il était pessimiste ! Moi j’ai besoin de couleurs, dans ma maison aussi. Je ne supporte pas les murs blancs. Alors que je trouve que c’est très beau chez les autres mais pour moi je ne peux pas.

Blandy Mathieu - Atelier 6

Blandy Mathieu - Atelier 3

Blandy Mathieu - Atelier 1

Blandy Mathieu - Atelier 2

Blandy Mathieu - Atelier 5

J’espère que cette fenêtre sur le monde de Blandy Mathieu vous a plu autant que moi ! J’ai en tout cas très apprécié de discuter avec la peintre et de découvrir son univers qu’elle m’a généreusement présenté. Si vous voulez voir ses créations, je vous renvoie au site de l’artiste ou au restaurant l’Escalier, à Virton.

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