Something Precious, de Sophie Langohr

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Je vous ai présenté il y a quelques temps l’exposition « Froissements », que j’ai réalisée pour mon master en design d’exposition (pour y jeter un coup d’oeil, c’est par ici). Dans cette expo, je désirais montrer une oeuvre de Sophie Langohr, car son travail correspondait parfaitement à la thématique et aux sensations que je voulais aborder dans l’exposition. J’avais eu l’occasion de voir l’oeuvre de Sophie Langohr dans une exposition collective à l’Iselp à Bruxelles. Mais c’est surtout après avoir découvert l’ensemble de son univers sur son site et au travers d’articles que j’ai éprouvé la désir de rencontrer cette artiste belge.

Je l’ai donc contactée pour fixer un rendez-vous dans son atelier afin de discuter de son travail et d’éventuellement procéder au prêt d’une ou deux oeuvres pour mon exposition, ce qu’elle a directement accepté. Sur le route vers son atelier, j’en ai profité pour faire une halte au CHU de Liège, où Sophie Langohr présentait son travail le plus récent. L’occasion pour moi de découvrir ses dernières pièces et de pouvoir en discuter avec elle.

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Les pièces présentées dans les salles d’expo de l’hôpital liégeois sont tout à fait particulières au regard de l’ensemble de la production de Sophie Langohr. Car il ne s’agit pas exclusivement d’un travail photographique, support de prédilection de l’artiste : pour l’exposition, Sophie Langohr a également créé des oeuvres en trois dimensions, les Primary Structures.

C’est la première fois que je faisais des objets. Je ne savais pas ce que cela allait donner. Est-ce que cela allait tenir la route esthétiquement ?

Pour cette série, Sophie Langohr a déambulé dans les salles du Grand Curtius à Liège, à la recherche de pièces religieuses. Son choix s’est porté sur des statues en plâtre des XIXe et XXe siècles, et sur des oeuvres en bois plus anciennes (XIV et XVIe siècles). Toutes représentent des saints, des Christs et des Vierges (évoquant sa série des New Faces). L’objectif du projet était de mouler l’intérieur des sculptures religieuses pour créer un « double » dans le même matériau que l’oeuvre originale. Pour parvenir à tirer ces moules, Sophie Langohr s’est entourée d’artisans qualifiés dans le travail du plâtre, de l’émail et du bois.

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Le résultat tend à s’émanciper du religieux et frôle l’abstraction. Sur les Vierges à l’Enfant, on peut identifier les deux excroissances comme l’emplacement de l’Enfant Jésus et la tête de la Vierge, mais d’autres sculptures restent plus mystérieuses. Les différentes statues aux formes floues sont placées sur des socles blancs et épurés. Disposées en quinconce, elles se répondent dans l’espace. Ces moulages offrent une seconde vie à ce patrimoine, comme si ces statues anciennes avaient littéralement accouché, en développant de nouvelles formes depuis leurs entrailles.

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Sophie Langohr pose avec cette série de sculptures la question de la valeur. En effet, les statues originales en plâtre ont en soi peu de valeur pécuniaire puisqu’il s’agit de sculptures réalisées en série pour répondre à la demande de nombreuses fabriques d’églises. L’artiste affirme qu’il aurait été plus simple d’acheter les objets en brocante et de les casser pour récupérer les moulages. Mais il était hors de question de poser ce geste destructeur à l’encontre de ce patrimoine. Elle a préférer s’adresser au Grand Curtius de Liège et au Musée de la Céramique d’Andenne. Ainsi, comme les oeuvres moulées sont conservées dans des musées, le coût des assurances et de la réalisation des moulages rend les oeuvres finales chères.

C’est du luxe de faire tout ce travail à partir de statues qui n’ont pas de valeur. C’est un peu des protocoles, des manières de faire, mais qui ajoutent du sens au projet.

Cette réflexion fait sens au regard des oeuvres photographiques exposées sur les murs : une série de photos représentant des bijoux luxueux. Dans cette série, on retrouve le mode opératoire habituel de Sophie Langohr : les images sont issues de publicités trouvées dans des magazines, collectées puis retouchées avec patience. La retouche vise ici, non pas à parfaire l’image, comme c’est habituellement le cas, mais à lui rendre un aspect brut. Sophie Langhor a en effet supprimé les effets brillants et nets des pierres précieuses.

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Je fais surtout du support photo, mais il y a toujours un côté pictural. Au niveau de la pratique, quand je transforme les pixels d’une photo, je les travaille comme une matière picturale.

En retouchant ces photos de joaillerie, et en réalisant des moulages des creux de statues religieuses, Sophie Langohr nous force à se détacher de la valeur et du sens de ces objets, et à observer leur caractère brut, originel. Elle enlève leur enveloppe précieuse pour révéler leur matière intrinsèque, leur réalité profonde. Et, paradoxalement, tout ce travail artistique pour ôter la préciosité les objets donne pour résultat des oeuvres d’une certaine valeur.

Le travail sur la durée charge les choses. Eprouver par le geste ce que je veux dire, ça charge les oeuvres de quelque chose. Et je pense que les gens le sentent. La patience du travail fourni charge les oeuvres.

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Pour en savoir plus : 

Sur la série Primary Structures : http://www.sophielangohr.be/sculptures/primary-sculptures/

Sur la série Something Precioushttp://www.sophielangohr.be/project/something-precious/

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