Soft résistance. Hessie à la Verrière Hermès

Pour accéder à l’espace d’exposition de la Fondation Hermès à Bruxelles, il faut d’abord traverser le magasin. Certains passeront avec détermination devant les présentoirs afin de ne pas se laisser distraire par les matières luxueuses. D’autres, au contraire, se laisseront charmer par les couleurs chaudes des tissus, les textures attirantes des cuirs et prendront le temps d’admirer les créations présentées avec soin. Quelle que soit l’attitude adoptée lors de cette traversée obligée de la boutique, le contraste lorsque l’on pénètre dans la Verrière Hermès ne peut qu’être saisissant.

Ici, les pièces présentées sous la verrière se déploient en toute subtilité. Les tons sont clairs, purs et les supports se fondent presque dans la blancheur des murs. Les grands lés de coton écrus renvoient incontestablement à un environnement modeste. Les techniques employées, rappelant la broderie, évoquent l’univers féminin mais aussi celui de l’artisanat. Les œuvres présentées dans cet espace carré n’ont rien de tape-à-l’œil et ne se revendiquent pas virtuoses. Leur intensité est toute autre. Sur les divers plans inclinés et les murs, on découvre un travail à la fois fragile et rigoureux. Des formes géométriques naissent des morceaux de fils cousus sur le tissu. Des dizaines de boutons sont systématiquement alignés sur la surface. Les motifs créés par les allers-retours de l’aiguille s’apparentent parfois à des formes organiques qui se répandent sur le coton. Ailleurs, ce sont de petits objets, morceaux du quotidien, qui sont suspendus sur les lés. La scénographie est ingénieuse puisqu’en jouant sur les inclinaisons et les hauteurs de présentation, elle permet de briser l’effet répétitif de la succession des toiles et d’apporter un véritable rythme dans la lecture des œuvres, rythme qui se superpose à celui proposé par Hessie dans ses travaux d’aiguille.

Vue de l’exposition Hessie, « Soft résistance », à La Verrière – Fondation d’entreprise Hermès, 2016 © Isabelle Arthuis. Fondation d’entreprise Hermès

L’exposition Hessie. Soft résistance s’inscrit dans le cycle d’expositions « Poésie Balistique » inauguré en avril dernier avec une exposition collective éponyme. Il s’agit du second cycle présenté dans la Verrière Hermès, après « Des gestes de la pensée » qui s’est déroulé sur trois ans, de 2013 à 2016. Avec cette seconde série d’expositions, le curateur de la Verrière Hermès, Guillaume Désanges, souhaite explorer la fibre subjective de l’art contemporain, au travers de créations dont la réception échappe, en tout cas en partie, au discours et au langage. Guillaume Désanges souhaite donc, à travers « Poésie Balistique », se concentrer sur l’intuition et donner une place privilégiée à la relation spontanée qui existe entre une œuvre et le spectateur. Car les travaux des artistes sélectionnés dans le cadre de ce cycle ont en commun une part affective qui touche nos sens et qu’il serait dommage de refouler. Pour présenter ce projet, Guillaume Désanges a écrit un « texte d’intuition », comme il l’appelle, mettant en lumière, grâce à des associations de mots, toutes les tensions qui existent entre les termes « poésie » et « balistique », tensions que l’on retrouve dans les œuvres choisies.

Hessie, Grillage 3 éléments, 1972-75 – Broderie de fils blanc et marron sur tissu de coton cousu en trois éléments, 174 x 64 cm © Galerie Arnaud Lefebvre

Cette exposition peut être qualifiée d’historique puisque c’est sans doute la première fois qu’autant de pièces d’Hessie sont rassemblées pour être montrées au public. En effet, le travail de cette artiste d’origine caribéenne était relativement visible dans les années 1970, avec quelques expositions, mais Hessie a peu à peu disparu de la scène artistique pour se retirer complètement dans les années 90. Ce n’est qu’en 2009 qu’on redécouvre son œuvre grâce à une jeune historienne de l’art qui fait des recherches sur l’artiste et qui décide de montrer son travail dans l’exposition collective « elles@centrepompidou ». En 2015, le galeriste Arnaud Lefebvre lui donne une nouvelle visibilité dans l’exposition « Cosmogonies », elle aussi collective. Depuis, la renommée de l’artiste ne cesse d’augmenter.

Hessie, Grillage 4 éléments « Tubino », 1975-76
Broderie de fils blanc et bleus sur tissu de coton cousu en quatre éléments, 123 x 97 cm
© Galerie Arnaud Lefebvre

La biographie d’Hessie semble jouer un rôle important dans la réception de son œuvre à l’heure actuelle. En effet, ces années de clandestinité, durant lesquelles elle n’a vraisemblablement jamais cessé de produire, entretiennent un certain mystère. On aime imaginer cette femme, immigrée des Caraïbes, venue vivre dans la campagne française dans les années 60 et répétant inlassablement les gestes associés à la broderie. On peut dès lors se questionner sur cet acte de création, sur cette obstination, cette résignation à coudre des fils sur une toile de coton : ce travail ne refermerait-il pas une notion libératrice ? Ne posséderait-il pas une dimension salvatrice, comme l’évoque le titre récurrent qu’Hessie donnait à ses expositions : « Survival Art » ? Ces interrogations risquent de résonner longtemps face au silence dans lequel nous plonge Hessie par rapport à sa pratique. Car si elle se refuse à tout discours sur son art, c’est à notre subjectivité, voire à notre imaginaire, de prendre le pas pour appréhender ses travaux délicats. N’est-ce pas justement le dessein de Guillaume Désanges : privilégier l’intuition au discours ? Il semble que l’œuvre d’Hessie se prête particulièrement à cet exercice. La médiation confirme cette approche puisque les seules clés d’analyse proposées lors de la visite guidée sont celles liées à la vie de Hessie et à la pratique curatoriale.

 

Hessie, Grillage 7 éléments, 1975
Broderie de fils blanc et bleus sur tissu de coton cousu en sept éléments, 240 x 170 cm
© Galerie Arnaud Lefebvre

Un autre facteur qui semble apporter une valeur ajoutée dans l’œuvre de Hessie est la mauvaise conservation de ses travaux. En effet, lorsque l’on a redécouvert ses tissus, ceux-ci étaient entreposés dans une pièce de la propriété familiale, sans aucun souci de conservation. Le temps et l’humidité ayant fait leur travail, les tissus ont été inévitablement marqués. Une campagne de restauration a été menée en vue de l’exposition à la Verrière mais la plupart des œuvres portent encore quelques stigmates de ces années d’oubli. Ces traces ne dérangent pourtant ni l’artiste, ni les curateurs, ni même le public. Au contraire, on remarque qu’elles renforcent le travail, le rendant encore plus fragile, plus délicat : le travail est porteur d’une histoire personnelle.

 

 

 

On peut alors se poser une question : apprécie-t-on le travail de Hessie à sa juste valeur ? Qu’en est–il si on lui soustrait son histoire ? Sans cette part de mystère alimentée par l’artiste, sans cette période de clandestinité dans la production et ces stigmates du temps, les broderies d’Hessie auraient-elles la même intensité ? Cette exposition est en tout cas l’occasion de constater à quel point les mythologies personnelles peuvent s’immiscer au cœur du discours sur un travail et constituer un filtre d’analyse duquel il est difficile de s’éloigner. N’est-il pas paradoxal, dès lors, que l’approche curatoriale revendique une réception basée sur l’intuition et la réception par les sens, et d’appréhender l’œuvre presque exclusivement par le biais de cette mythologie personnelle ?

Hessie, Sans titre, 1970/72 – Carnet aux collages multiples, 36 doubles pages 8,3 x 12,8 cm la page © Galerie Arnaud Lefebvre

Ce qui est toutefois indéniable, c’est que le travail d’Hessie est touchant dans sa fragilité. Naturellement, il fait preuve d’une grande discrétion, par les tons employés, les matériaux, les motifs qui s’effacent presque sur le tissu. On ressent fortement le côté répétitif des gestes opérés, évoquant le temps étiré de la création. Mais ce travail est également subtil : si on s’y attarde, on remarque de petites variations dans les couleurs, les formes, les alignements. La rigueur et la répétition révèlent alors une certaine sensibilité. Pourtant, les formes minimales, les signes cousus sur la toile semblent ne rien vouloir nous dire. Car la poésie que nous offre Hessie dépasse les mots. Le langage même de l’œuvre est mystérieux, tout comme le discours autour de celle-ci. Il est donc nécessaire d’aller puiser dans l’histoire personnelle de cette artiste pour nourrir ses travaux qui semblent échapper à toute analyse rationnelle.

Plus aller plus loin : 

Le site de La Verrière

Interview vidéo de Guillaume Désanges sur l’exposition … et une deuxième.

Hessie à la galerie Arnaud Lefèvre

Légende de l’image de couverture :

Vue de l’exposition Hessie, « Soft résistance », à La Verrière – Fondation d’entreprise Hermès, 2016 © Isabelle Arthuis. Fondation d’entreprise Hermès.

Hessie, Grillage 4 éléments « Tubino » (détail), 1975-76 Broderie de fils blanc et bleus sur tissu de coton cousu en quatre éléments, 123 x 97 cm © Galerie Arnaud Lefebvre

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