Helena Almeida, une rétrospective au Wiels

Le dernière fois que je me suis rendue au Wiels, j’ai été touchée par le travail de l’artiste portugaise qui y était présenté. Cette exposition, sous forme de rétrospective, déployait les oeuvres de Helena Almeida sur le plateau supérieur du centre d’art contemporain bruxellois. Comme l’exposition s’est clôturée il y a quelques semaines, j’ai hésité à vous en parler. Mais il est vrai que chaque exposition survit grâce à ses traces, celle-ci étant par nature éphémère. Présenter une expo qui est maintenant démontée devient donc intéressant puisque cela contribue à alimenter les archives qui se créent autour de cet événement.

L’exposition Helena Almeida : Corpus a été organisée par le Museu de Arte Contemporânea de Serralves, à Porto, en collaboration avec le Jeu de Paume, à Paris, et le Wiels. Pour cette rétrospective qui a voyagé à travers l’Europe, les curateurs, Marta Moreira de Almeida et João Ribas, ont choisi de retracer les différentes périodes dans la pratique de Helena Almeida. Ce choix, assez classique pour une exposition monographique, se comprend car l’évolution du travail de l’artiste est révélateur de l’évolution d’une pensée. Comme la plupart des expositions d’envergure, des oeuvres connues sont présentées. Mais des travaux méconnus sont également montrés au public, tout comme des esquisses et des études.

Helena Almeida, de la peinture à la performance :

Helena Almeida est née à Lisbonne en 1934. Elle y vit et y travaille toujours actuellement. Formée à la peinture aux Beaux-Arts de Lisbonne, elle utilise par la suite différents médiums comme la photographie et la performance. Aujourd’hui, l’artiste portugaise est considérée comme une figure majeure de la performance et de l’art conceptuel. Elle a représenté deux fois le Portugal à la Biennale de Venise, en 1982 et en 2005, et son oeuvre constitue, selon les termes d’Isabel Carlos, « l’une des plus radicalement cohérentes de l’art portugais de la seconde moitié du XXe siècle. »

Vue de l’exposition « Helena Almeida : Corpus » au Wiels, Bruxelles.

Au début de l’exposition sont exposés les premiers travaux d’Helena Almeida. Dans les années 1968 et 1969, elle interroge déjà le langage pictural et remet en question la toile comme support. La peinture s’affranchit du plan, s’enroule sur le châssis et tente de sortir du cadre pour gagner en tridimensionnalité. Le geste de l’artiste nous révèle ainsi ce qui se déroule derrière la peinture, ce qui est d’habitude dissimulé aux regards. Ce questionnement sur le médium se poursuit dans les années 1970 avec ses dessins sculpturaux. On retrouve régulièrement dans les oeuvres de cette période un même principe décliné avec ingéniosité: une ligne tracée sur la papier se prolonge dans un crin de cheval, le dessin en deux dimensions prenant ainsi du volume.

Helena Almeida, Pintura habitada [Peinture habitée] 1975, Acrylique sur photographie, 46 x 50 cm, Coll. Fundação de Serralves – Museu de Arte Contemporânea, Porto. Foto Filipe Braga. © Fundação de Serralves, Porto
C’est à cette période également que le corps de Helena Almeida apparaît dans ses oeuvres. Le corps de l’artiste photographié devient à partir de là une caractéristique omniprésente dans sa pratique. Elle se fait photographier dans son atelier, en train de peindre. On retrouve ici cette volonté de révéler la part cachée de l’oeuvre : par ses photographies, Helena Almeida nous présente l’action de la peinture, l’artiste en train de créer. Elle nous fait pénétrer dans l’intimité de son atelier. Elle appose par la suite de grands coups de pinceaux bleus sur l’image : la photographie devient ainsi un médium qui lui sert de lien entre la peinture et la performance.

Helena Almeida, Sente-me (Sens-moi), 1979, photographie noir et blanc, crin de cheval (10 éléments), Coll. Maria de Belém Sampaio.

A la fin des années 1970, les images de Helena Almeida se teintent d’un caractère cinématographique. Travaillant par séries, son intérêt se porte davantage sur le corps, le sien, qui devient oeuvre d’art. Elle se met en scène, toujours avec l’atelier comme seul décor, en présentant un intérêt particulier pour les attitudes et le corps en mouvement. Naturellement, elle bascule dans les années 80 et 90 vers des formats de plus en plus grands, pour que les corps photographiés soient présentés à échelle réelle. Son visage à présent familier tend à disparaître pour laisser place à des fragments de corps ou à des silhouettes. Plus récemment, le corps de son mari s’immisce dans ses photos, permettant d’explorer l’interaction entre deux corps, deux forces, deux formes.

Seduzir [Séduire], 2001, photographie noir et blanc, 4 éléments, 105 x 72 cm (chaque), Coll. Helga de Alvear, Madrid/Cáceres.

Dynamique en 2D :

La principale difficulté quand on présente une exposition constituée presque exclusivement d’oeuvres en deux dimensions, c’est de créer une rythmique qui rende la visite dynamique pour le visiteur. Je trouve que cet enjeu est particulièrement réussit dans cette exposition au Wiels. Comme Helena Almeida travaille beaucoup par séries de photos, on a naturellement des zones plus denses et des espaces de respiration dans la visite. Par ailleurs, la scénographie est très légère, le lieu est entièrement laissé brut. Le décor très sobre des photographies en noir et blanc crée ainsi un bel écho avec les murs blancs et le sol bétonné du Wiels.

Vue de l’exposition « Helena Almeida : Corpus » au Wiels, Bruxelles.

 

L’exposition est particulièrement réussie car elle a trouvé un équilibre entre une belle harmonie des oeuvres présentées et une rythmique qui permet d’éviter la monotonie dans l’accrochage. On observe une grande homogénéité dans les oeuvres d’Helena Almeida, par le choix du noir et blanc tout d’abord, ponctué ici et là de taches bleues et rouges, mais également par le choix des encadrements, qui sont presque tous identiques.

Enfin, l’accrochage est assez remarquable : on ne peut que tirer de bonnes leçons sur les jeux dans la position des cadres. Dans la première salle par exemple, la série Pintura habitada, composée de huit photographies, est accrochée selon un axe horizontal, mais cette ligne est interrompue par des variations dans la hauteur d’accrochage et les formats des cadres. Dans la salle suivante, qui présente la série Centro de Mim, les photos grands formats sont accrochées côte à côte, sur trois murs entiers. Le corps couché d’Helena Almeida est suspendu à hauteur de notre regard, dessinant comme une ligne d’horizon. Constamment, on joue sur les espaces entre les cadres, sur la hauteur d’accrochage, sur la manière de présenter les différentes séries, groupées ou alignées.

Vue de l’exposition « Helena Almeida : Corpus » au Wiels, Bruxelles.

Cette exposition est donc d’une très grande qualité, autant du point de vue du contenu que de la forme. Le travail d’Helena Almeida est à la fois puissant et sensible, et ses oeuvres sont présentées de manière à ce qu’on se retrouve directement face à ce corps d’artiste, ce corps de femme. Aussi bien dans les cadres que hors cadres, cette exposition est une histoire de formes, de lignes et de couleurs, mais bien plus encore, une histoire personnelle. D’une certaine manière, l’exposition nous offre l’occasion unique de pénétrer dans l’intimité de cette artiste remarquable.

Vue de l’exposition « Helena Almeida : Corpus » au Wiels, Bruxelles.

Pour aller plus loin :

Texte publié dans le cadre de l’exposition « Helena Almeida : Corpus »

Son portrait en vidéo

Image de couverture : Helena Almeida, Seduzer (séduire), 2002, Photographie noir et blanc, 187 × 125 cm. Coll. Helga de Alvear, Madrid/Cáceres. Photo Laura Castro Caldas and Paulo Cintra, © Galería Helga de Alvear, Madrid/Cáceres

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